Journal · Mai 2026
J'ai arrêté de me demander quoi manger ce soir
Une charge mentale en moins le dimanche, une semaine entière en plus.
13 mai 2026 · 5 min de lecture · par Florian
L'idée n'est pas venue d'un dimanche raté. Elle est venue après une dizaine de dimanches moyens.
Pas de drame. Pas de plat brûlé. Juste cette accumulation lente où chaque dimanche se ressemblait un peu trop. Vous attaquez à 14 h avec un livre de batch cooking ouvert sur le menu de la semaine. Vous avez fait les courses la veille. Vous y croyez. Sur la couverture du livre, c'est marqué deux heures.
Vous finissez à dix-sept heures trente. Pas catastrophique, juste en retard. La cuisine a basculé en zone sinistrée vers seize heures, plan de travail invisible sous les planches à découper, casseroles qui font la queue dans l'évier. Vers la moitié de la session, vous vous êtes retrouvé immobile devant la plaque, à essayer de vous rappeler à quelle recette appartenaient les oignons découpés depuis quarante minutes sur la planche de droite. Vous avez fini par les utiliser dans la sauce qui en demandait, mais ils avaient séché et un peu noirci sur les bords.
Une fois, ce n'est rien. Trois fois, vous vous dites que c'est normal, que tout le monde galère le dimanche. Au dixième, vous commencez à vous demander pourquoi la promesse des deux heures ne tient jamais.
Le déclic n'est pas venu en cuisinant
Je ne pensais pas à mon dimanche. Je pensais à autre chose, un problème de boulot. Quelque part dans la tête, ça a fait clic : ce que je vivais le dimanche, c'est exactement le genre de truc qu'on ne gère pas de tête. Plusieurs choses qui doivent tomber en même temps, des étapes qui en attendent d'autres, une seule paire de mains qui essaie de tout suivre. À l'extérieur de la cuisine, ce genre de chorégraphie, on ne la garde pas dans la tête. On l'écrit. On la pose à plat. On la rend lisible.
Sauf qu'à la cuisine, on l'attaque à mains nues, avec un livre sur le plan de travail. Et on s'étonne que ça déborde.
Pourquoi le livre ne suffit pas
Précision avant d'aller plus loin. Le problème n'est pas que les livres sont mauvais. Les livres de batch cooking sont très bien. Les recettes tiennent. Les menus saisonniers sont bien équilibrés. Quand on a un livre, on ne manque pas de quoi cuisiner.
Le problème, c'est que le livre est un objet qu'on lit. Pas un objet qu'on suit. À la deuxième recette, vous avez déjà des éclaboussures sur la page. À la troisième, vous tournez les pages avec le coude. À la quatrième, vous avez cinq plats qui démarrent en parallèle et le livre n'est pas conçu pour vous dire dans quel ordre. Vous le savez vous-même, ou vous improvisez, ou vous sautez. C'est là que ça dérape.
Ce qui manque, ce n'est pas une recette de plus. C'est l'ordre dans lequel exécuter celles qu'on a déjà choisies. Quel ingrédient on coupe pendant que le mijoté mijote. Quelle plaque on garde chaude pour quoi. Le livre vous donne le contenu. Personne ne vous donne l'orchestration.
Ce que je voulais
Pas qu'on me dise quoi cuisiner. Je sais ce que je veux cuisiner. J'ai mes recettes, j'ai mes livres, j'ai des plats que ma famille redemande, ceux qui passent bien après congélation, ceux qu'on n'aime pas trop refaire. Je n'ai pas besoin qu'on choisisse à ma place.
Ce que je voulais, c'est une feuille A4. Une seule. Posée à plat à droite de la plaque. Qui me dise étape par étape ce que je fais pour mes recettes à moi. À 14 h 08 lance le mijoté. Pendant qu'il cuit, épluche les pommes de terre. À 14 h 22 enfourne le gratin, pendant la cuisson prépare les étapes 1 à 4 du curry. Pas la grille générique d'un livre, la grille de mon menu de la semaine.
J'ai fini par me bricoler l'outil qui la sort. Vous lui donnez vos recettes, votre nombre de personnes, le nombre de repas que vous voulez pour la semaine. Il vous renvoie cette feuille A4. Plus la liste de courses regroupée, parce qu'au point où on en est.
Le premier dimanche où ça a marché
Le menu n'avait rien d'exceptionnel. Cinq recettes que j'avais déjà faites dix fois chacune. Dix repas pour deux personnes. Les courses de la veille rangées dans le frigo.
À droite de la plaque, la feuille. À gauche, ma planche. Sur les feux, ce qui devait y être au moment où ça devait y être.
Le truc qui m'a frappé, ce n'est pas le timing. Au début je n'ai même pas regardé l'heure. Ce qui m'a frappé, c'est que je ne me posais plus de questions. Pas une seule fois je n'ai eu à m'arrêter pour chercher quoi faire ensuite, pas une seule fois je n'ai eu à retourner au livre, pas une seule fois je n'ai eu un ingrédient orphelin sur la planche en train d'oxyder. Je cuisinais, c'est tout. Le silence dans la tête, je ne l'avais jamais eu en cuisine.
Avant, dans les dimanches qui dérapaient, j'avais surtout l'impression de ne jamais en voir le bout. Les heures s'accumulaient et il restait toujours une étape de plus, une casserole de plus, une planche à laver. C'était une douleur sourde, pas une catastrophe, mais une douleur quand même. Là, ça coulait. Quand j'ai fini par regarder l'heure, j'avais bouclé largement plus tôt que d'habitude, et la cuisine n'avait pas besoin d'être sauvée parce qu'elle ne s'était jamais effondrée.
Pourquoi je raconte ça aujourd'hui
Une des premières personnes à qui j'ai envoyé un plan a cuisiné le sien la semaine d'après. Elle m'a écrit le vendredi soir. Elle a mis une heure quinze, contre une heure quarante-cinq sans le plan selon son estimation. Et puis cette phrase, sans contexte :
« On enchaîne vraiment bien sans se poser de question. »
C'est exactement ce qui me manquait avant. Pas une recette en plus. Pas une astuce de chef. Le fait de ne plus se poser la question.
L'outil n'est pas fini. Il sort des PDF. C'est moi qui le fais tourner derrière, plan par plan, sur les recettes que vous m'envoyez. Je le passe à dix personnes par semaine pour voir s'il leur sert autant qu'à moi. Si vous êtes déjà batchcookeur et que vos dimanches débordent toujours d'une heure, ce n'est probablement pas vos recettes le problème. Vous avez sans doute déjà tout ce qu'il faut chez vous. Le problème, ce n'est pas le contenu. C'est l'orchestration.
Florian, batchcookeur amateur, développeur à mes heures perdues, créateur de LeBatch.